La Raison et l'Herméneutique Biblique by hassan jacob aguimesheo
Introduction
La montée de la raison à l’ère des Lumières dans les sciences humaines et les sciences expérimentales ont affecté les Saintes Écritures. Pendant cette période, la raison humaine était devenue le maître omnipotent de la connaissance dans tous les domaines. Dans la théologie chrétienne, elle était considérée désormais comme le juge ultime de la recherche de la vérité. Toute autorité extérieure, y compris l'autorité des Écritures était exclue. Elle était employée pour déterminer dans quelle mesure la Bible était une expression fiable des vrais événements et des idées vraies. Son rôle en herméneutique était de soumettre la Bible à un examen rigoureux et scientifique afin de déterminer la fiabilité de son contenu.
Mais depuis sa
montée croissante dans les sciences jusqu’à nos jours, l'un des défis auxquels
nous sommes confrontés lorsque nous l’abordons est sa définition. Étonnamment,
les philosophes n'ont pas été en mesure de produire une définition générale et non
indécise acceptée de la raison. Nous trouvons une abondance de définitions
parce que chaque personne qui traite du sujet y apporte sa propre définition. En
d'autres termes, la raison ne peut pas se comprendre pleinement. Et cela doit
nous alerter sur ses limites sérieuses et sur les dangers de revendication de
son autonomie sur les Écritures.
Vue biblique de la Raison
La Bible suppose
que les humains possèdent ce que nous appelons la raison. C'est une donnée dans
la compréhension biblique de la nature humaine et il n'est pas nécessaire pour
nous de passer beaucoup de temps à démontrer son évidence. Par exemple dans l'Ancien
Testament, toute activité humaine suppose la capacité humaine de penser, de
raisonner et de tirer des conclusions (par exemple, la construction de
bâtiments, la définition de stratégies militaires, la conduite des affaires,
les débats juridiques et l'administration royale).[1] La
rationalité est un aspect intrinsèque de l'être humain. Dans le Nouveau
Testament, le raisonnement est fondamental dans les arguments théologiques
ainsi que dans les matériaux parénétiques[2]. Surtout
dans la littérature sur la sagesse, le rôle de la raison devient plus
important. L'appropriation de la sagesse reposait sur la capacité humaine à
observer, analyser et tirer des conclusions. Les sages ont observé la nature et
la vie sociale et ont laissé derrière eux un dépôt de connaissances. La
formulation de ces sagesses sont énoncées dans les livres de Proverbe, Psaumes,
Ecclésiastes, Cantiques des Cantiques…
Sur la base de ces
preuves, nous pouvons affirmer que la raison n’est pas mauvaise en elle-même. Elle
est plutôt une faculté ou un outil humain qui nous aide à nous comprendre et à
comprendre le monde que Dieu a créé. Elle ne vise pas simplement à accroître la
connaissance et la compréhension, mais aussi à déterminer comment nous devons
nous relier aux autres et à Dieu. En d’autres termes, elle est une capacité
indispensable pour la tâche herméneutique et pourrait nous aider à rejoindre et
à jouir de l’ordre établi de Dieu. La Bible reconnaît son importance et sa
nécessité comme une faculté donnée par Dieu qui, par l'observation, les
connexions conceptuelles et l'analyse pourrait accroître notre connaissance et
notre compréhension de nous-mêmes, de la nature et de Dieu. Par conséquent,
nous rejetons la vision classique de la raison comme caractéristique de l'âme
qui est capable de discerner par elle-même l'essence de la réalité.
La raison en tant qu'outil herméneutique
La raison a besoin
d'un terrain épistémique pour être activée. Elle n'opère pas dans un vide
noétique, créant des connaissances par elle-même. Si non, un motif épistémique
ne serait pas nécessaire si l'on considère la raison étant pleinement autonome
et auto-créative, comme dans sa vision classique. Sans un terrain épistémique,
elle serait un centre de pensées et d'images irréelles, imaginaires, totalement
détachées des réalités concrètes dans lesquelles le possesseur de la raison
existe. Dans ce scénario, la raison deviendrait irrationnelle.
Cependant, le terrain
épistémique lequel elle est appliquée et avec lequel elle interagit par
l'analyse et la pensée logique est le cosmos. La Bible nous révèle que le péché
a touché la raison interne de l’homme. Elle a été corrompue et a besoin d'être
guidé, corrigé et validé pour devenir un outil. Elle a besoin de cosmos (une expression
de la puissance créatrice de Dieu) pour être activée.
Raison divine et humaine
La rationalité est
un don divin aux humains fondé sur la rationalité du Créateur. Le récit de la
création révèle un Dieu dont ses actions sont intelligibles. L'une des
caractéristiques fondamentales de la création, telle qu'elle est révélée dans
le récit lui-même, est l'ordre, et l'ordre que présuppose l'intelligence et la
rationalité. Ce Dieu pensant, qui a créé des réalités objectives de manière
systématique et ordonnée, a également créé les êtres humains à sa propre image.
C’est vrai que la présence de cette image chez l'homme ne doit pas être circonscrite
à la rationalité humaine, mais elle l'inclut certainement. Les humains ont
participé à la proportion de Dieu. Cela leur a permis d'interagir avec le
Créateur de manière significative.
Ils pouvaient
répondre à sa parole par leur propre parole et se reposer avec lui en
participant à son propre repos. Cette rationalité a permis une compréhension
plus profonde de Dieu et d'eux-mêmes lorsqu'ils interagissent les uns avec les
autres. Mais la rationalité a également permis aux humains d'explorer la nature
et de comprendre ses mystères. Lorsqu'on leur a ordonné de régner sur la
nature, les humains n'étaient pas simplement invités à la gouverner. On leur a
ordonné de le régner à travers leur esprit en découvrant les mystères du monde
créé, son ordre, beauté et fonction.
Lorsqu'on leur a
demandé de nommer les animaux, les humains devaient observer leur comportement
et tirer des conclusions qui seraient exprimées dans les noms qui leur étaient
attribués. Nommer c'est organiser et systématiser et dans ces activités la
raison est d'une importance capitale. Tout cela implique que la raison est un
don et que, par conséquent, elle ne peut revendiquer l'indépendance sans
s'abîmer. Cela suggère même que la raison n'est pas la propriété exclusive de la
personne. En fait, la raison fait partie de l'ordre créé et ne peut se
transcender en revendiquant une autonomie absolue et en agissant comme
l'arbitre ultime du sens. L'arbitre ultime du sens doit être le Créateur qui
est au-delà de la création et qui est l'observateur objectif absolu de sa
création.
L’effet du péché sur la raison
Dans la théologie
chrétienne, l’éruption du péché et du mal dans le monde a endommagé de manière
significative tous les aspects de la création de Dieu parmi lequel la raison.
La structure interne de la rationalité humaine a été désorientée et a commencé
une recherche de sens centrée sur le souci humain pécheur d'autonomie par
rapport à Dieu et de préservation de soi. C’est pour cette raison que le
prophète Jérémie proclama : « Le cœur est trompeur par-dessus tout et au-delà
de la guérison. Qui peut le comprendre? » (Jér 17: 9). Paul poursuit en
soutenant que, à cause de la chute, les humains ont mal compris ce que la
nature révèle sur son Créateur et par conséquent, ils se sont corrompus (Rom 1:
18-23). Comme nous le disions ci-haut donc, la raison a besoin d'être guidé,
corrigé et validé pour devenir un outil efficace dans l'interprétation d’elle-même
et des réalités dans lesquelles elle existe.
L’utilisation de la raison dans l’interprétation de la
Bible
L’utilisation de
la raison dans l’interprétation de la Bible a créé beaucoup de problèmes dans
la compréhension et l’application de cette dernière dans la vie des fidèles. La
question récurrente la plus soulevée est celle de savoir comment la raison
devrait-elle fonctionner dans l'interprétation biblique? En répondant à cette
question, il est à noter que c'est toute la personne entière (l’interprète) qui
doit être fonctionnelle dans l’interprétation des Écritures et non pas
seulement une de ses facultés. Cela signifie que les dimensions intellectuelle,
émotionnelle et spirituelle de la personne sont impliquées dans la tâche
herméneutique. La fonction de la raison serait d’une manière ou d’une autre d'établir
des liens, d'organiser les idées dans un ordre logique et de tirer des
conclusions dans le but d'acquérir ou d'améliorer la compréhension.
Donc pour une
bonne usage de la raison dans l’étude biblique, l’interprète est appelé premièrement
à avoir la crainte de Dieu comme les sages s’étaient appuyés : « La
crainte du Seigneur est le début de la sagesse» (Prov 9:10; cf. 1: 7). Ceci était
leur point de départ, la plateforme de lancement de l'analyse rationnelle. Autrement
dit, la raison doit être fondée d’abord sur Dieu et non sur soi -même.
Ensuite, l’on doit
noter que les conclusions d’une herméneutique biblique ne doivent être pas le
résultat d'une théologie naturelle ou d'un déchaînement intuitif de
connaissances. Mais d’une épistémologie
rationnelle fondée sur l’Écriture. L'un des rôles des Écritures est de
contester et corriger les présuppositions et les hypothèses que la raison peut
avoir au texte basé sur un modèle épistémique différent.
Lorsque l'Esprit
vient à nous, il y a une rencontre et il pourrait produire une dissonance
intellectuelle et spirituelle, invitant ainsi la raison à réexaminer ses idées
préconçues et à les abandonner. Ceci est possible la mesure ou la raison est
disposée à reconnaître ses limites et à rejeter toute prétendre à l'autonomie.
Sans cette attitude intérieure, le rôle de la raison dans l'interprétation
biblique sera déformé dès le début.
C’est pourquoi l’étude
de la Bible est à la fois une expérience intellectuelle et une expérience
spirituelle. L'Esprit utilise l'outil que nous avons, la raison, dans
l'interprétation des Écritures. Si le motif épistémique de la raison est
l'Écriture, il est important que la raison tire sa méthodologie du texte
lui-même. La raison fonctionne ici comme
un outil qui nous permet de creuser profondément dans la mine de vérité
biblique jusqu'à ce que le sens intégré dans le texte lui-même refasse surface
dans notre conscience.
La raison comme outil d'évaluation
Le rôle de la
raison est non seulement de découvrir le sens du texte mais aussi d'exprimer
son contenu de manière logique et systématique. Dans cette tâche, la Bible
continuera de fournir le fondement épistémique de l'interprète. Cela signifie
que les principales catégories de pensée du système théologique en cours
d'élaboration doivent être fournies par le texte et ne doivent pas être
importées d'autres centres épistémiques.
En conclusion, la
fonction critique de la raison à laquelle nous nous référons n'est pas celle
qui lui est assignée par les Lumières et les Modernistes et qui suppose
l'autosuffisance de la raison, mais celle qui lui est assignée par les
Écritures sous l'illumination de l'Esprit et qui requiert l'humilité et
soumission. La Raison, éclairée par l'Esprit et ancrée dans l'Écriture, devient
un outil puissant pour décoder le monde des Saintes Écritures.
[1] See, N. J. Opperwall-Galluch,
“Reason; Reasoning; Resonable,” in International Standard Bible Encyclopedia,
ed. Geoffrey W. Bromiley (Grand Rapids, MI: Eerdmans, 1988), 4:51; and EdwinC.
Hostetter, “Reason,” inNew Interpreter’s Dictionary of the Bible, ed. Katherine
D. Sakenfeld (Nashville, TN: Abingdon, 2009), 4:739
[2] See for instance, Günther
Bornkamm, Early Christian Experience (New York: Haper & Row, 1969), 29-46;
and Hostetter, “Reason,” 739.
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